J'ai écrit une lettre au député du Parti Québécois, Pascal Paradis, aujourd'hui. Je ne suis pas certain que ça serve à grand chose, ni même si je recevrai une réponse un jour. Mais considérant qu'il s'agit d'un sujet qui me tient à coeur, je me suis dit que je me devais de le faire. Je la copie ici, pour les archives...
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Salutations monsieur Paradis,
Au cours des dernières semaines, j’ai lu avec un certain inconfort un article du Journal de Montréal dans lequel vous expliquiez l’intention de votre parti, une fois au gouvernement, de réglementer les réseaux sociaux afin de limiter leur accès aux jeunes de moins de 14 ans. En particulier par rapport à l’obligation des réseaux sociaux de vérifier l’âge de leurs utilisateurs.
Travaillant moi-même dans la gestion de données depuis plusieurs années, et ayant le futur du Québec à cœur, je me dois de vous mentionner les nombreux problèmes qu’une telle réglementation apporterait. J’en comprends que votre intention est louable, mais que la solution que vous envisagée pourrait causer plus de tord que de bien.
Dans cet article, vous mentionnez que « certains jeunes québécois étaient plutôt frileux à l’idée de devoir se séparer de leur cellulaire toute la journée à l’école avant que l’interdiction n’entre en vigueur, en septembre dernier. Ils sont désormais plutôt heureux de l’impact de cette nouvelle réglementation sur leur vie sociale »[1].
Je présume que vous savez déjà que ces deux scénarios sont assez différents l’un de l’autre. Dans l’exemple ci-haut, cette solution n’impacte que les jeunes qui sont déjà physiquement dans un établissement scolaire, et donc sous sa responsabilité. À l’inverse, du côté de l’hypothétique réglementation, cette mesure impacterait l’entièreté de la population, jusqu’au confort de leur chez soi, qui se verrait alors obligée de fournir diverses preuves d’identité afin de pouvoir accéder aux ressources en ligne visées.
Mon inquiétude a plusieurs facettes :
Tout d’abord, selon votre explication, « La porte d’entrée, c’est de faire comme l’Australie, c’est d’établir une majorité numérique idéalement vérifiée par des tiers ». Comme le veut l’expression, j’ai l’impression que « le Diable se cache ici dans les détails ». Quels tiers ? Selon ma lecture du Rapport de la Commission spéciale sur les impacts des écrans et des réseaux sociaux sur la santé et le développement des jeunes, celui-ci est lui-même très prudent par rapport aux mécanismes de vérification de l’âge, soulignant que ceux-ci risquent une atteinte au droit à la vie privée à travers l’utilisation de renseignements personnels.
D’ailleurs, puisque vous parliez de suivre l’exemple de l’Australie, nous avons une preuve flagrante que ce genre de mécanisme est risqué. Pas plus tard qu’en octobre, l’un de ces « tiers » mandaté pour exercer la vérification de l’âge par le réseau Discord a été victime d’une cyberattaque. Résultat : 70 000 Australiens ont vu leurs informations personnelles (photos d’identification afin de prouver leur âge) être révélées et distribuées au grand jour[2]. Alors que la loi n’était même pas encore effective, et n’impactait même pas Discord lui-même ! Il est facile de présumer que personne ne prendra le blâme de ce gâchis, comme à peu près toutes les cyberattaques qui mènent à des fuites de données. Si l’institution financière Desjardins s’est possiblement faite avoir grâce à des cartes-cadeaux de St-Hubert BBQ[3], et si ces fuites surviennent même chez Revenu Québec[4], j’ose espérer qu’on y pensera à deux fois lorsqu’on sélectionnera ces « tiers ».
Deuxièmement, je suis d’avis que de bloquer un tel service équivaut à peu près à un coup d’épée dans l’eau. Un peu comme à l’époque de la prohibition, un impossible jeu de chat et souris se mettra en place, et les jeunes chercheront tout simplement un autre réseau où ils pourront se regrouper. Bien sûr, il est encore beaucoup trop tôt pour être certain à 100 % que ce sera le cas, mais il semble que certaines applications commencent déjà, après quelques jours à peine, à recevoir ces nouveaux jeunes utilisateurs[5]. À noter d’ailleurs que moins ces réseaux seront populaires et connus, plus il sera difficile de savoir ce que nos jeunes y font, menant à une situation à toute fin pratique pire que l’initiale.
De plus, ceci ne serait pas la seule voie de contournement : un jeune motivé pourrait aussi se débrouiller et trouver un moyen de se connecter à l’application à travers un VPN, par exemple, ce qui lui permettrait de se connecter au site Web en passant par un autre pays, en dehors de nos réglementations. Ces mêmes outils VPN reçoivent d’ailleurs beaucoup de visibilité à travers les publicités que les jeunes perçoivent sur Youtube et autres réseaux : ils sont connus. Nous avons pu voir des exemples de politiciens d’ailleurs qui espéraient interdire l’utilisation de VPN afin de régler cette brèche, mais je présumerai au mieux qu’ils n’ont pas les compétences techniques requises afin de discuter du sujet, question de rester poli[6].
Évidemment, je ne prétend pas être en mesure de pouvoir vous faire changer d’avis à travers un simple texte. Votre parti est celui qui a mis sur la table ce sujet, et ce, avec une bonne intention de départ. Je demande simplement que vous vous assuriez de ne pas entraver à la sécurité et à la vie privée des Québécois en ce faisant. L’impact des réseaux sociaux sur nos jeunes est effectivement un problème, mais la surveillance de masse ne sera jamais la bonne solution.
Un autre petit point avant de terminer : si jamais les réseaux sociaux sont si nocifs pour les jeunes (et, soyons franc, la population en général), serait-ce possible de vous demander de moins les encourager, et plutôt inciter les gens à faire davantage usage de l’informatique libre ?
J’ai beaucoup respecté le boycott de Meta que votre parti avait initié il y a quelques temps, et c’est avec tristesse que j’ai appris que vous abandonniez le tout, pointant le fait que vous faisiez cavalier seul face à vos adversaires[7]. Néanmoins, je soulignerais qu’il est encore possible de faire la bonne chose et de promouvoir d’autres alternatives. Si vous considérez impossible le fait de vous passer de la popularité que vous apporte les réseaux à la Facebook, Youtube, Tik Tok et autres, soit. Mais rien ne vous empêcherait de faire acte de présence sur d’autres réseaux sociaux libres, par exemple le fédivers[8]. L’une des raisons pour laquelle les gens ne souhaitent pas se détacher de ces réseaux principalement américains est que tout le contenu s’y trouve. Alors pourquoi ne pas ajouter du contenu ailleurs ?
Vous ne trouvez pas qu’il s’agirait d’une bonne approche que d’encourager ces solutions libres, en dehors du contrôle corporatif américain, à l’instar des Européens qui s’y intéressent de plus en plus[9] ? Je crois qu’il s’agirait d’un message beaucoup plus conséquent avec le désir de retrouver notre souveraineté numérique, que celui où on dit « nous devons interdire aux jeunes cette plateforme dont je ne peux pas me passer ».
Avec beaucoup de respect, je vous souhaite une bonne journée.
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1 journaldemontreal.com/2025/12/…
2 bbc.com/news/articles/c8jmzd97…
3 journaldemontreal.com/2019/11/…
4 ici.radio-canada.ca/nouvelle/1…
5 theguardian.com/australia-news…
6 radiofrance.fr/franceinter/fac…
7 ici.radio-canada.ca/nouvelle/2…
8 fr.wikipedia.org/wiki/Fedivers…
9 touteleurope.eu/institutions/l…
C'est ça 🏴 Francis..
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